|
La Romsdal est située a 600 kin an nord dOslo, au milieu dun vaste ensemble
de cimes déchiquetées dune rare beauté. Quoique longue denviron 5 km, cette
vallée ne comporte pas moins de dix itinéraires descalade dont no seul peut se
comparer à un problème alpin de premier ordre: le pilier est du Trollryggen,
énorine sentinelle à lentrée de la vallée, gravi pour la première fois en 1958,
après de nombreuses tentatives. A lheure actuelle, ce pilier ne compte pas plus de
huit ascensions, bien que ses difficultés ne soient ni aussi longues, ni aussi soutenues
que celles de la face nord-est du Badile. Cependant ses 1800 m en font une entreprise
sérieuse.
Mon intérêt pour
cette vallée se trouva éveillé par no article Vacances de montagne en
Norvège, paru dans le bulletin de lAssociation de Voyages dOslo. Se
référant à larête du Trolltind qui sétend le long du versant ouest de la
Romsdal, lauteur, Per Prag, écrivait:
Les
sommets du Troll sont les plus grands de la Romsdal. Larête, fantastiquement
découpée, défie toute description. La face estest, sur sa plus grande partie,
entièrement verticale. Cette merveilleuse muraille est probablement le plus grand
surplomb dEurope, no chef-doeuvre darchitecture rocheuse. Une pierre
tombant du sommet ne touche rait rien pendant près de 1500m!
Impressionué
par cette description, je restai cependant quelque pen sceptique. Une paroi de 1500m,
cétait a peine croyable! Une
reconnaissance me ré véla quil y avait là une légère exagération. La face est
était, en majeure partie, composée de dalles entremêlées de végétation, mais à ma
grande surprise, il y avait, sur le versant nord, une muraille stupéfiante, apparemment
inconnue, qui tombait à pic et mesurait dans sa plus grande hauteur, près de 1500 m! Une
reconnaissance, faite en mars 1965, avec des camarades, nous révéla deux itinéraires
possibles. Lun empruntait un immense dièdre jusquà mi-hauteur du pilier est
du Trollryggen; lantre remontait la muraille dans sa totalité. Cest ce
dernier que nous décidâmes de tenter, puisque lautre évitait le problème
principal: celui de la face. Nous pensions que cette face ne pourrait être vaincue
quavec laide de moyens artificiels, et non pas, comme ce fut le cas, avec de
longs passages descalade libre de grand style, spécialement dans les zones
supérieures.
Le mois de juillet
débuta par du mauvais temps, ce qui ne nous empêcha cependant pas détablir un
camp de base avancé sur les éboulis, an pied de la paroi. En dépit de la pluie, le 10
au soir, nous avions réussi à placer plus de 300m de cordes fixes le long des plaques
lisses et des névés raides constituant le bas de notre itinéraire. Rien que cela nous
avait engages dans des difficultés de VI et de A2. Que serait Ta muraille elle-même ?
Deux jours plus tard, nous
quittions le luxe de notre camp de base, par un temps magnifiqne, et nous commencions à
remonter les longs éboulis. Collectant du materiel en chemin nons arrivons au pied de
la paroi et, grimpant rapidement le long des cordes fixes, nous atteignons notre première
grotte de bivouac, 30m au-dessus du pied de la muraille. Aprês nous avoir aidés à
hisser notre équipement, Jeff Heath et Rob Holt redescendent à regret, tandis que Tony
Nicholls, Bill Tweedale, Tony Howard et moi nous installons pour la
nuit.
A cette époque de
lannée et sous cette latitude, il y a peu dobscurité, et nous passons une
grande partie de la nuit à contempler la vue qui est splendide, et à nous demander ce
que seront les difflicultes, lexposition... à nous demander ce que nous ferons
si lun de nous, par malheur, est blessé! Le
lendemain nous allons grimper pendant seize heures sans nous arrêter. Du bivouac, une
longue traversée nous amène au pied de la premiere grande difficulté: le dièdre de 60m que nons nommons le Dièdre
Gris. Nous le franchissons en pitonnant
deux passages difficiles. Les premiers 40m sont brillamment menés par Tony Nicholls, un
moyen de pitons qui senfoncent mal et sont plus hors du rocher que dedans. Du bon
A3. Au-dessus, nous trouvons une vire de neige assez large pour pouvoir y coucher tous les
quatre, mais combien froide! Derrière nous,
la muraille dresse sa verticalité implacable
Ce sera notre tâche de demain une
perspective sérieuse. Le mardi, le ciel est clair, mais avec des signes très nets de
perturbation. Le fond de la vallée est rempli de nuages, et nous sommes inquiets de voir
que le vent a tourné. Tandis que nous faisons le choix de notre matériel, les nuages
commencent à franchir le col qui nous fait face. On dirait un bouillonnant chaudron de
mauvais sort! Nous voilà engagés, contre
notre gré, dans une course de vitesse que nous ne voulons, ni ne pouvons, courir. Le
premier passage nous donne Un avant-goût de lescalade à laquelle nons allons avoir
affaire. Une traversée libre, trés dure, nous mène à une petite vire sous le terrible
bombement du (Mur de 200m). Pendant que Tony Howard équipe les premiers
mètres dartificiel, je hisse les sacs dans la traversée. Douze heures plus tard,
et 100m plus haut, apres trois des passages les plus difficiles que jai jamais
rencontrés, Tony me rejoint sur une petite prise mouillée que dominent des surplombs
dégoulinants. Tout le long du jour, nous avons pitonné au flanc de cette muraille
verticale, au-dessus dun vide de plus de cent mètres, mais nous sommes encore 100m
sous le sommet du Mur, et le temps devient de plus en plus menaçant. Il est evident
quil est impossible de bivouaquer tous les quatre sur ces prises minuscules, aussi,
après une courte discussion, nous commençons le premier dune série difficile
de longs rappels en diagonale, dans le brouillard. Après vingt heures descalade,
lepuisement se fait sentir, et nous nous endormons, entre chaque rappel, suspendus
aux pitons.
Nous arrivons
à la vire du bivouac précédent, trempés, fatigués et découragés. Un quart
dheure plus tard, en dépit de la tempête qui se déchaîne avec violence, nous
nons endormons, insensibles au froid glacial.
Les deux jours
suivants, nous dormons, buvons et grelottons alternativement, tandis que la tempête
fait rage à lextérieur de notre sac de bivouac. Le matin du 15 juillet, nous ne
pouvons endurer plus longtemps cette situation. Saisissant loccasion dune
accalmie, nous quittons le bivouac à 6 heures, et, après douze heures de descente
désespérée le long dun rocher verglacé où leau ruisselle, nous arrivons
au camp de base.
En résumé,
nons avons, en trente-cinq heures, grimpé 240m, soit environ 1/5e des
difficultés!
Comme il
fallait sy attendre, nous ne sommes pas plus tôt en has que le temps
sarrange. Le dimanche 18 juillet, il fait très beau, aussi, tard dans
laprès-midi, Tony Howard, Bill Tweedale et moi remontons an camp avancé. Là, au lieu de nous dépêcher de gagner
notre bivouac du pied de la paroi, nous nous installons pour laisser passer les heures
crépusculaires. Comme dhabitude, nous sommes agités de tremblements nerveux,
néanmoins nous parvenons à éliminer toutes les excuses qui nous permettraient de
renoncer. Pourtant la chute dun énorme bloc tombant à 10m de notre tente
naméliore pas notre état desprit.
A 3 heures, le
lendemain matin, nous nous dirigeons lentement vers la base des cordes fixes, remarquant
au passage la profonde rainure labourée dans la neige molle par le bloc de cette nuit. Nous avons tout le temps de méditer sur notre
chance de ne pas nous être trouvés sur sa route. Nous reposant un court moment, nous
entamons la première traversée de V, au moment précis où le soleil touche la muraille. Grimpant rapidement, nous gravissons le Dièdre
Gris en utilisant les pitons en place, et nous arrivons an pied du mur de 200m, peu après
midi. Une fois de plus nous entamons la bagarre par cet obstacle, et jai la mauvaise
surprise de trouver que les difficultés me semblent encore plus sérieuses que je ne me
le rappelais. Certains passages, que javais auparavant franchis en escalade libre,
mobligent maintenant à pitonner péniblement en raison dn mauvais état du rocher,
et cest seulement à 11 heures que je me trouve, une fois de plus, sur le perchoir
familier que dominent les derniers surplombs. La pensée dun bivouac sur étriers
nest pas excitante, aussi Tony Howard monte et tente de forcer la voie vers le haut
du Mur, 6 mètres suffisent à le convaincre que ce sera plus difficile que tout ce que
nous avons passé, et il doit descendre. Nous bivouaquons là où nous sommes: Tony dans
les étriers, Bill et moi sur des vires minuscules.
En résumé,
nous avons, depuis le camp avancé, grimpé 650m en 22 heures!
Bien entendu, dormir
est hors de question, aussi dès quil fait de nouveau assez chaud pour grimper, nous
repartons vers le soleil qui descend le long de la muraille. Cinq heures plus tard, nous
sommes de nouveau dans lombre, mais au-delà des derniers 20m de pitonnage
difficile.
Quel soulagement de
nons trouver au-dessus de ce Mur! Tout bien compté, y compris le temps passé pendant
notre première tentative, nous avons mis trente heures pour le franchir! Sil y eut
jamais une barrière psychologique dans une ascension, cétait bien celle-là!
Les difficultés ont
été extremes depuis le depart: du VI et de lA2, suivis par de longs passages de VI
et dAl, avec, pour couronnement, le passage de A3.
Cependant la
détente fait bientôt place aux gémissements, parce que nos lèvres et nos langues
enflées commencent à réclamer de leau. Néanmoins nous continuons. Environ quinze
mètres plus haut, nous escaladons une cheminée surplombante, pas difficile, mais en
rocher brisé, qui nous conduit à une dalle inclinée sous de nouveaux surplombs. La
confusion que créent trois corps humains, 300m de corde et quatre sacs à dos que
lon vient de hisser, sur un replat tout juste bon pour deux pieds, demande à être
vue pour être crue. Le fait que notre becquet dassurance se détache et tombe
narrange pas les choses.
Plus haut, une
fissure surplombante se révèle être la voie, mais elle ne se laisse pas surmonter sans
une lutte désespérée. Tomber là signifierait la fin!
Environ vingt mètres plus haut, nous rencontrons une vire qui nous
paraît avoir été placée là par la divine Providence. Ce sera la première où nous
pourrons nous asseoir tous ensemble. A notre grand soulagement nous y découvrons un
filet deau qui suinte. Que pouvait-il y avoir de meilleur? Cest un lieu de
bivouac idéal, aussi nous y dormons durant près de dix heures!
Mercredi est
pour nous presque un jour de repos. Nous ne nous élevons que de 100m, le point crucial
étant une belle fissure de 35m se terminant par un coincement difficile, De là une autre
fissure, étroite et pénible, mène au Bassin Central.
Ce Bassin
Central présente une particularité curieuse. En plein milieu de la face verticale et
surplombante, il renferme un éboulis de 30m de haut qui conduit à un emplacement de
bivouac remarquable, à labri des chutes de pierres. Le fait que, vu de
làrête, cet éboulis ne peut être soupçonné, donne une idée de léchelle
de cet immense cirque.
Du bivouac, nous
contemplons, au-dessus de nos têtes, lun des plus sensationnels passages que
jai jamais vus. Une dalle de rocher raide sincurve pour se perdre plus haut
dans la muraille. Au-dessus et au-dessous ce ne sont quénormes surplombs.
Cest le long de cette dalle que réside le seul moyen de nous échapper. Nous savons
que si nous ne parvenons pas à franchir cet obstacle, nous devrons nous résigner à
une longue et difficile retraite.
Notre
quatrième jour commence à 5h du matin. Faisant une traversée je parviens jusquà
5m du sommet de la dalle. Mon seul espoir est de métirer pour franchir ces quelques
metres de roc lisse. Mais comment?
Au-dessus, il
y a un petit surplomb. Etendant la main loin au-dessus, jarrive à planter un piton.
Je my suspends et, faisant un pendule, je franchis le vide. Une courte cannelure,
et je peux traverser un petit mur pris en sandwich entre les toits, jusquà une vire
sensationnelle, au bord même des surplombs superieurs. Pendant que je hisse les sacs,
je déloge par mégarde une pierre qui tombe de 600m en un seul jet, avant de toucher les
dalles du pied de la paroi. Vingt mètres plus haut, nous tronvons notre quatrième
emplacement de bivouac: une petite vire où nous pouvons nous asseoir tons les quatre, les
jambes dans le vide. Il ny a pas deau, mais cela ne nous gêne pas, car nous
avons prévu le cas en transportant de la neige fondue depuis le Bassin Central.
Aujourdhui encore nous navons gravi que 100 mètres, mais nous sommes
satisfaits davoir mis derriere nous une des plus difficiles parties de
lascension. Depuis le dernier bivouac, chaque passage nous a offert des
difficultés de VI et lescalade de la dalle na été possible quavec une
aide artificielle importante. Au-dessus de nous, reste la dernière barrière avant le
Conloir Sommital. Cest une longue ligne de surplombs coupée de cheminées
surplombantes. Quoique celles-ci nous paraissent difficiles nous avons confiance dans le
succès final.
Le vendredi
soir, à 7 heures, nous sommes enfin au-dessus de ces difficultes. Bien que
lescalade ait été de grande classe, nous nous sommes débrouillés pour franchir
cette zone sensationnellement exposée, au moyen de trois longueurs de corde. Dans les
derniers 300m, de hissage des sacs, se balançant continuellement au-dessus du vide,
loin du rocher, nous a donné une idée précise de linclinaison de la paroi.
Enfin, nous pouvons
crier et yodler pour faire comprendre aux amis qui se tiennent sur larête que,
maintenant, rien ne saurait plus nous arrêter. Cest ce que nous pensons, car plus
haut il ne reste que 300m de rocher facile à escalader dans le Couloir Sommital. Quel
soulagement ce sera datteindre la cime! Hélas!
nous ny étions pas encore, et de loin!
Après une courte
halte, nous repartons avec, sur le dos, des sacs de 25 kg. Cent cinqnuante mètres
descalade de IV dans la gauche du Couloir et, brusquement notre progression est
stoppée par une fissure verticale. Une fois de plus, il faut nous résigner à grimper
lentement en hissant nos sacs. Un des passages se révèle aussi difficile et pénible
que les précédents. Nous franchissons en escalade libre, car nous navons aucun
piton de la dimension voulue. Les cordées à venir feront bien de le pitonner. Soixante
mètres plus haut, à 2 heures du matin, nous atteignons une vire de neige. Ce sera le
lieu de notre cinquième et dernier bivouac, 100m sous le sommet. Enfin le samedi 24
juillet voit notre victoire finale. Après trois heures dun sommeil capricieux, nous
nous réveillons pour nous trouver enveloppés de nuages et nous devons attendre.
Cependant à 7 heures, le temps séclaire suffisamment pour nous permettre de
reprendre lescalade. A 10 heures, nous atteignons larête ouest qui mène au
sommet et, à midi, nous sommes sur la plus haute pointe du
Trollryggen. |
|









|